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Couisse ou jau ?

Poule ou coq ?

Sur ces pages sont publiées les versions en « français » des articles de la rubrique « Couisse ou jau » écrits par Geneviève Barili.


Articles antérieurs : ici

La batteuse (Numéro 38 de janvier 2017)


  Il fait déjà chaud, il est pourtant de bonne heure… La batteuse est en route depuis  longtemps , elle vient de loin.

  Devant, il y a la chaudière. Mon Dieu qu’elle est  lourde. Ceux qui ont déjà pris le train savent bien qu’elle est comparable à une locomotive. Dans les côtes, les deux chevaux qui la tractent ont le ventre qui touche terre .

  Derrière, se trouve  le battage : plus imposant  et lourd lui aussi.

  Depuis le chant du coq ce matin,  la maîtresse de maison est levée. C’est bien sûr, les ouvriers demandent qu’on s’occupe d’eux : ils mangent beaucoup et boivent aussi.  Elle porte un tablier tout neuf : il faut assurer !

  Ils vont arriver rapidement, ça y est,  les voilà : ils doivent être une douzaine.

  Il y a le responsable de la chaudière qui doit amener la température de l’eau à ébullition afin que la grande courroie qui assure le mouvement soit actionnée. Auparavant il a fallu ériger la cheminée immense.

  Il y a également  les hommes qui lancent les bottes liées,  à ceux perchés sur le battage qui délient les gerbes et les enfournent dans l’avaloir qui va recracher le grain. Au pied, il y a deux hommes qui le mettent dans des sacs de jute et d’autres qui vont les monter au grenier. Ce sont les plus endurants. L’échelle est très droite, elle bouge un peu,  parfois il manque un barreau et le grenier est très haut ! D’autres enfin récupèrent la paille pour en faire des meules.  Ils sont nombreux ! Une douzaine comme on a pu le dire.

  Le soleil est fort, les ouvriers portent une casquette pour ne pas être éblouis. Pour se désaltérer, il y a un breuvage  élaboré avec des sorbes qui ont fermenté dans de l’eau durant l’hiver, c’est effervescent, ce n’est pas mauvais…

 La maîtresse et la servante ont disposé une grande table dehors, avec des bancs, sous l’orme. Pour le déjeuner il y aura de la poule au pot, du fromage de chèvre et de la compote de prunes, et aussi du vin pur. Il faudra aussi envisager le dîner… Quelle organisation quand on dépasse les trois jours !

  La journée terminée, avant de dîner, les travailleurs s’aspergent de l’eau du puits. Ils retirent leur chemise, seulement la chemise… Peut-être  que seul  le haut de leur corps souffre de la chaleur ?

  Lorsqu’ils ont mangé et bien bu,  les hommes reprennent leur vélo, ou bien la route à pied. Il arrive que certains n’aillent pas plus loin que le fossé ! D’autres restent  là, les coudes sur la table, à parler et à boire un verre, puis un autre, jusqu’au moment où la servante retire le pichet de vin. Le Maître du Domaine est vigilant, les filles de la maison ne doivent être trop près.

  Lorsque tombe le jour, les derniers s’en retournent. Ils ont des courbatures, ils sont épuisés. Demain ou après- demain ils finiront ici pour recommencer un peu plus loin, là où on les attend. Pourvu qu’il ne se mette pas à pleuvoir !

                                                                  Geneviève Barili


L’âne à Martin (Numéro 40 de mai-juin 2017)


  On peut bien le dire cette fois le printemps est arrivé. Le soleil est de retour et si l’on observe le long des fossés,  les primevères et les jonquilles sont en abondance. Il est presque dix heures ce matin et c’est comme si tout renaissait.

  Mais tout à coup le silence est troublé, que se passe-t-il ? Les cloches sonnent . Ma montre n’indique pourtant pas midi. Elles sonnent et sonnent encore : c’est le glas. Quelqu’un serait dont mort sans que je le sache ?


  Dès que j’ai terminé l’entretien de  mes  fraisiers  je vais aller me renseigner. Il y a sûrement quelqu’un qui  est informé.

  Au café, on sait déjà : c’est la femme de Martin. Les commentaires vont bon train :

  « Je suis étonné, elle n’était pas très âgée.

  - Oui bien sûr mais récemment elle n’était pas bien alerte.

  - J ’avais   bien vu qu’elle était amaigrie et qu’elle était pâlotte.

  - Vous  ignorez tout ! La vérité est qu’on lui a retiré un poumon.

  - Un poumon dites-vous ! Peut-être même les deux ! »


  Ah ! Voilà le Grand qui arrive. Même s’il est un peu abruti, il est toujours au courant avant les autres. Peut-être a-t-il du nouveau ? Lentement il s’assied, puis il dit : « Vous dites tous des sottises. La femme de Martin, c’est  son âne qui lui a donné un coup de pied et qui l’a assommée. Malgré l’alcool qu’on lui a fait boire elle n’est pas revenue à elle. »


  « Ah ! Ça alors ! Sait-on quand aura lieu les obsèques ?

  - Je crois savoir qu’il a été dit après-demain. »

  Il fait toujours aussi beau. Tout le village est présent à la messe avec Monsieur le Curé et ensuite au cimetière.

  Martin s’est appuyé au mur. On défile les uns après les autres. Les hommes lui serrent la main et lui susurrent  quelque chose à l’oreille. Dans ces moments-là il faut se montrer solidaires bien sûr !

   Bientôt un an que nous étions au cimetière. Maintenant on peut bien lui demander à Martin. « Ce matin-là nous étions très émus et toi aussi bien sûr. Pourtant, seuls les hommes te parlaient avant de partir. Que pouvaient-ils bien te dire ? »

  Martin réfléchit  un peu, pas très longtemps, il nous regarde et dit : « Puisque vous voulez le savoir, je vais vous le dire, tous, sans exception,  me disaient… Martin, Martin prête-moi ton âne !!! »


                                                                  Geneviève Barili